// Vous lisez...

Histoire

Souvenirs des temps passés

Alexis Sermondadaz (1909-2003) raconte la famille Deperraz-Sermondadaz et ses souvenirs d’enfance

Tout va si vite les institutions et bases de vie sont sans cesse remises en cause ; Aussi, sur l’instigation de notre fille Christiane, je vais essayer de vous décrire ce qu’un homme ou une femme a pu voir ces quelques derniers 70 ans. Cela vous intéressera peut-être de savoir ce qu’un maillon de l’échelle humaine essaie de vous décrire.

En premier propos l’économie, l’ordre, la morale et le travail seront toujours valables.

Famille paternelle (côté Sermondadaz)

Mon grand-père paternel que je n’ai pas connu, avait tiré un bon numéro et n’a donc pas fait de service militaire. Il faut dire que, dans ce temps-là, existait un genre de conscription spéciale, le tirage au sort : c’est à dire que celui qui avait tiré un mauvais numéro pouvait faire 7, 5, 3 ans ou être exempté. Il s’appelait Gervais, fils de Noël Sermondadaz et eut 12 enfants, les familles étaient nombreuses en ce temps-là !

Sur ces 12 je n’en ai connu que 6 : tante Claudine l’aînée, tante Marie, oncle Victor, oncle François, oncle Hyppolite, mon père Alphonse le cadet

Noël avait dû faire son régiment en Italie : Accompagnés, ils partaient d’Annecy pour Turin, à pied par les grands cols. Qu’on était loin du T.G.V et du Concorde ! Sous le régime sarde, c’était l’aîné qui retenait les biens de famille, mais après 1861, donc en régime Français, la famille Sermondadaz partagea le bien en 7 parts, car il y avait encore une tante que je n’ai pas connue. II n’était resté à la maison, pour soutenir les parents, que mon oncle Victor et mon père. Le partage eut lieu vers 1902 : Comme les autres enfants, selon une mode ancestrale, avaient émigré vers Genève et Paris et ne pouvaient investir pour réparer ces maisons (disons ces masures) il advint que la ruine les menaçant, le chalet des « granges du milieu » était pratiquement effondré.

Des deux frères rachetèrent donc les parts des autres et d’un commun accord se mirent au travail de rénovation : malheureusement la guerre de 1914-1918 vint tout arrêter. Courageusement au retour de celle-ci, vers 1920, ils se remirent au travail. En ce temps-là, il n’y avait pas d’argent dans les chaumières et seul Genève pouvait apporter quelques moyens de vivre, j’ai connu les peines de tous ces gens-là et y ai participé !

Puis, il y eut le partage avec mon frère qui lui eut la maison de Juffly et moi le chalet des « granges du milieu ». Je me suis mis à le réparer petit à petit, en cherchant à conserver en partie ce qu’avaient fait nos anciens ! Mes amis, je vous engage à faire de même en conservant ces racines familiales. « Unissez-vous ! Aimez-vous ! Entendez-vous ! »

Mon oncle Victor, né en 1864, ayant tiré un bon numéro ne fit pas de régiment car sous Napoléon III et même au début de la république, ce mode de conscription existait encore. Par contre mon père qui avait tiré un mauvais n° fit 3 ans de service, dans l’infanterie alpine à Briançon, puis les 4 ans de la guerre 1914-18. Vu son âge il n’alla pas en première ligne, mais fut garde-voies, garde dépôt de munitions et manutentions diverses. Quant à mon oncle Victor, il fut réquisitionné pour des services civils.

Il y avait aussi ma tante Marie, partie de la maison à 14 ans et avait fait sa carrière à Genève dans des maisons bourgeoises où elle était très estimée. Elle vint finir sa vie près de nous et, quoique très originale, elle fut très bonne pour nous !

Des survivants, il y eut mon oncle Hippolyte, qui mourut dus suites de la campagne d’Afrique, l’aînée tante Claudine, très originale aussi que j’ai très peu connue, mon oncle François très peu connu aussi décédé avant 1914. Voila donc le cadre paternel : tous grands travailleurs honnêtes et braves gens mais sans instruction n’ayant pratiquement jamais été à l’école : les pauvres !

Famille paternelle (côté Deperraz)

Mon grand père maternel, Antoine Deperraz, dit « l’ours », que j’ai bien connu ; emballé par les épopées souvent tragiques de notre nouvelle patrie s’engageât, à l’âge de 18 ans, pour 7 ans dans l’armée française ! Il était sûrement une forte tête car revenu au pays, on lui donna le surnom de « L’ours ». Je l’ai connu âgé, assagi, et son souvenir reste pour moi avec ses récits d’exploits de vieux soldats celui d’un merveilleux grand-père. Après avoir fait campagne en Afrique, au Mexique ainsi que la guerre 70-71 à la suite de laquelle tous les soldats furent démobilisés, il revint bardé de décorations et caporal-clairon après 14 années de service. Car non content, le bougre, de ses 7 ans, il avait pris 7 ans d’engagement pour un de ses contemporains.

Mon grand-père maternel Antoine Deperraz ne fut guère agréable avec sa famille car à peine rentré dans la vie civile il épousa une jeune fille de 17 ans, une demoiselle Jovard de Bonne à laquelle il fit 15 enfants. La pauvre est décédée à la dernière naissance. En plus ni le travail ni l’organisation n’étaient pas son fort. Bien qu’il fût grand chasseur et braconnier cela ne faisait guère vivre sa famille : des 15 enfants, beaucoup sont morts très jeunes malgré les efforts de la maman et des aînées. Mais quand le père ne joue pas son rôle…

De ces 15 enfants, il n’en est resté que six, ma maman, Sophie, mon oncle et parrain Alexis Deperraz et mes tantes : Marie, Alice, Mélanie et Albertine. Tous ont du travailler dès leur plus jeune âge les biens de mes grands parents maternels ayant dû être vendus aux enchères. Seul mon parrain Alexis avait un peu d’instruction car il avait fait quelques années de séminaire si bien qu’avant 1a guerre de 14-18 il avait monté à Genève un magasin de chapellerie qui marchait très bien.

Pour illustrer leurs peines, je dois vous dire que les aînés ont du travailler très tôt. Ainsi ma mère Sophie a du, dès l’âge de 8 ans, commencer de porter depuis le Céron à Genève les petits fruits et produits de la forêt : myrtilles framboises, fraises, champignons, aller et retour à pied bien sûr. Puis un accident qui pour elle a été une chance : elle est tombée d’un sapin ou elle faisait tomber des pives et on dut la descendre à l’hôpital Gourgaz à Genève ou par la suite des gens généreux lui ont fait apprendre le métier de couturière ce qui à été bien utile pour toute la famille.

Quand je vois actuellement les mères transportant leurs enfants en voiture à l’école pour faire parfois moins d’un kilomètre, je me dis que les lois sociales et les facilités actuelles ont bien changé le monde. Ma tante Marie qui avait quelques années de plus que ma mère a, dès la mort de leur mère pris les petits en charge. Jusqu’à ce qu’ils puissent se débrouiller seuls. Elle épousa alors Alcide Perret un bien brave homme qui était menuisier et dont elle eut 2 enfants : Alice, morte à 18 ans en 1919 de la grippe espagnole et François décédé récemment en février 1985. Ma tante Alice resta au Ceron avec son père et à un moment donné, comme elle voulait aller comme servante de cure à Lucinges mon grand-père fut pris en charge par ma tante Marie chez Mijoûet. C’est là que je l’ai connu.

Comme l’âge l’avait calmé et assagi, il fut pour moi un grand-père merveilleux : il me contait ses exploits militaires et comme il avait appris à écrire à l’armée il sut me décrire la vie des grands voiliers, la mise en place des chemins de fer, la vie des grands ports, du désert et de la brousse, mais aussi la vie des bêtes, des oiseaux de nos forêts : pour moi, enfant ,que de mystères et de merveilles ne m’a-t-il pas fait découvrir !?

Souvenirs d’une enfance des temps passés

J’en viens à notre famille et vie à Juffly avant la guerre ; mes souvenirs de ce temps-là sont très beaux : nous avions une mère de grand cœur et de grande valeur, aussi avant celle-ci je pense que le ménage était heureux. Il me semble entendre encore sa mère chanter des airs anciens, il me semble que les couleurs étaient si belles, le ciel si beau, les fleurs et les papillons par leurs chatoiements m’émerveillaient.

Je me souviens aussi des mendiants, qui, après avoir mangé la soupe, avaient toujours une place préparée à l’écurie qui leur était proposée non sans leur avoir fouillé les poches pour enlever les allumettes ceci pour éviter tout risque de feu. Parmi ces gens, il y avait de tout et souvent les déchets humains : il y avait un certain « Turlurette » qui, en guise de paiement, était ensuite invité dans les maisons bourgeoises lors de noces ou autres fêtes ou il exécutait des danses et racontait des histoires ou des chansons drôles.

J’ai aussi connu un montreur d’ours, les gens donnaient à son maître un demi-pain alors il le faisait travailler : il y avait vers la croix de Juffly un énorme noyer sur lequel l’ours grimpait et faisait des exhibitions, avec quelques pas de danse avant de partir ; ceci au son du tambour ! Par contre ce noyer et ce tambour me rappellent 1914 ! Je vois toujours le garde champêtre lisser sa moustache, battre le tambour et lire la proclamation de la déclaration de la guerre avec la Prusse. Cela à été pour beaucoup le début de grandes misères et de deuils.

A partir de ce moment mes souvenirs sont devenus plus précis : j’ai parlé de la pauvreté des ménages et des gens de Juffly en général. Pour illustrer cela, je dois vous dire ce qu’il en était pour ma famille nous avions une vache, une, génisse et une chèvre. Pour faire un peu d’argent le lait de la vache était porté à la fromagerie. Là, ce lait était transformé en Emmental par un fromager Suisse, car eux-seuls en avaient le secret de fabrication La génisse était là pour remplacer la vache défaillante ou pour être vendue prête à faire son premier veau. Quant à la chèvre c’était pour le lait de ménage et elle était traitée avec soins

Une anecdote à ce sujet : cette dernière avait la fâcheuse habitude de renverser sa soupe, et c’est moi qui étais chargé de la surveiller car ma mère faisait son possible pour enrichir sa soupe au mieux afin qu’elle nous donne plus de lait ; Or, le jour de la déclaration de guerre, cette capricieuse choisit le moment ou les cloches sonnaient le tocsin pour renverser sa fameuse soupe. Aussi, lorsque je vins vers ma mère pour lui avouer mon incompétence, je m’attendais bien sûr à des reproches vu comme ma mère qui ne parlait avec les voisins que de la guerre, il n’en fut rien, ce qui me surprit, c’est que ma mère m’embrassa en pleurant et en disant « mon pauvre petit, c’est la guerre » ; j’en avais donc conclu que cela était très grave.

Puis, les hommes partirent, avec maman et mon frère, nous avons accompagné papa qui partait lui aussi, un bout de chemin, pas très loin car papa nous congédia assez vite et en disant à maman qui pleurait : « ne te fais pas de souci, avec les fusils que nous avons dans huit jours nous serons à Berlin ! ». Les pauvres étaient loin de se douter de ce qui allait se passer. Et voila que commençait pour nous tous le contact avec la vie très dure de cette époque. Notre mère, malgré un corps frêle, était très courageuse. Comme mon frère avait 7 ans de plus que moi, avec son aide, elle se mit à la tâche : mais vous vous rendez compte à 12 ans… Comme il n’y avait pas à Juffly de quoi nourrir ce petit cheptel il fallait monter au chalet ou mon père avait pu aménager une unique pièce dans les ruines de l’ancien.

Mon frère jouait à l’homme et se mit à faucher de l’herbe et comme j’aimais et admirais les fleurs, j’ai couru dans cette herbe et ai reçu un coup de cette faux dans la jambe droite. La blessure étant très grave, j’ai dû être soigné par un vieux docteur de Viuz, tous les jeunes étant à la guerre. On m’avait porté à Juffly où ce docteur arriva très tard dans la nuit à demi ivre avec son cheval ; L’« opération » fût réalisée à la lumière d’une lampe à pétrole, alors que j’étais tenu en respect par de grands garçons, car il n’était pas question d’anesthésie dans ce temps-là !

De cette aventure je suis resté handicapé et boitant terriblement, aussi, au bout d’un an, mon parrain Alexis m’a fait hospitaliser à l’hôpital Gourgaz à Genève où je suis resté 2 ans. J’y ai été bien soigné, mais pas d’école. Aussi j’en suis sorti à 8 ans ne sachant ni lire ni écrire. Je fus aussi surpris en arrivant à la maison de ne plus trouver ce modeste confort qu’il y avait naguère dans notre pauvre maison. De plus, mon frère qui était chargé de m’apprendre à lire et qui n’était guère patient, me traitait de « bourrique » et autres mots doux !

Et puis, il fallait aller chercher du bois mort dans la forêt et même chercher de l’herbe pour la vache sur la commune en se cachant d’un vieux garde qui a dû sûrement faire plus d’un détour pour ne pas nous verbaliser ! Je revois les peines de ma mère et de mon frère les dernières années de la guerre aussi le retour du papa a-t-il été une fête. Pour fêter cela il y eut en 1919 un bal et un banquet et, pour la première fois, j’entendis l’accordéon qui, pour moi, avait des sons imprévus et merveilleux.

Mon père reprit alors les tâches qu’il avait pratiquées avant la guerre, et le village de même. J’ai dit plus haut que maman était couturière elle put aussi reprendre ce travail en plus de son ménage, ce qui ne l’empêchait pas de soigner les animaux, y compris les poules : et là encore elle vendait des petits coqs et des œufs pour se faire quelque argent. Et le soir à la lumière de la lampe à pétrole, elle se mettait à sa machine pour réparer nos vêtements et ce que les gens du village lui confiaient en réparations, car les gars étaient pauvres et il y avait rarement du neuf à faire. Grâce à son travail nous étions les mieux tenus car la plupart des habits des gens du lieu étaient bien déchirés ; Nous avions droit à une paire de sabots, qui étaient soigneusement cloutés, et avions des reproches lorsque le soir il y manquait des clous.

J’ai aussi parlé de la lampe à pétrole, ma mère en avait une belle que ses amis suisses lui avaient offerte, ce qui était un luxe car la plupart s’éclairaient encore avec des lampes à huile que l’on appelait des « Crésus » comme les Romains. Mais très vite vint l’éclairage au carbure puis la fée électricité vers 1921, avec une seule lampe de 40 W au forfait donc sans compteur ! Quel événement ! Puis on a vu arriver les premiers visiteurs à essence et les premières voitures des teuf-teufs qui avançaient par saccades : tous les enfants attendaient l’arrivée de ces engins sur les bords de route, et nous étions autant impressionnés par les conducteurs qui étaient à l’air libre enveloppés de manteaux de fourrure, de lunettes, de bonnets en peau de lapin que par les machines !

Nous avions bien entendu parler de tout cela et en particulier pour moi qui m’en émerveillait (déjà) des buses dans le ciel (les avions). Le premier à survoler notre région fut un italien nommé Tadeoli qui, avec un hydravion avait traversé les Alpes et posé sur le lac de Genève, où il est resté un certain temps, le temps de faire le baptême de l’air à des bourgeois de Genève. Grâce à mon parrain j’ai pu le voir à Genève, ce qui fut pour moi un grand événement. Puis tout cela alla très vite et ce fut Mr Durafour, établi à Annemasse, qui alla se poser au mont-blanc exactement sur le dôme du Goûter. Cela à été l’époque héroïque de l’aviation les grands raids, la traversé de la méditerranée Toulon-Bizerte, l’Atlantique avec Lindbergh et autres exploits. Nous avons vu également les grands dirigeables venus à Genève pour le prestige de l’Allemagne. Voyez mes chers enfants, un foule de choses qui de nos jours paraissent bien simples et qui de ce temps-là étaient bien compliquées.

Par exemple pour l’eau l’adduction pour Fillinges se fit en 1911 et à Lucinges en 1909 au début il n’y avait que quelques points d’eau dans les quartiers des villages, et les gens munis de bâilles et de seaux allaient s’alimenter à ces points d’eau. Pour nous pas question faute d’argent de prendre l’eau à la maison, si bien que nous allions chercher celle-ci en dessus de chez Carrier, c’est à dire à environ 90m.

Quand au chalet, nous étions favorisés la source étant tout à coté. Au village la plupart avaient un chalet d’alpage c’était notre cas. A Juffly, nous n’avions que 2 pièces et un tout petit jardin et peut-être un demi hectare de terrain à culture et à faucher si bien qu’il y avait nécessité de monter avec le bétail depuis le début avril ou fin mars et jusqu’en décembre. Et l’hiver avec la neige, nous descendions le foin sur des luges à bras pour nourrir le bétail.

Or tout ceci ne pouvait faire vivre une famille aussi mon père et la plupart des hommes du village allaient travailler en Suisse : ils allaient s’engager au Mollard pour les foins, les moissons et les vendanges. Les riches fermiers venaient les embaucher non sans leur avoir auparavant tâté les biceps pour voir s’ils étaient costauds : les malingres n’étaient pas toujours pris.

J’ai précédemment parlé des guerres et de leurs conséquences ; après la guerre d’Italie la Savoie est donc devenue Française avec des zones de 1815 et 1860. Après la grande zone à été supprimée et petit à petit nous avons eu de plus en plus de contacts avec la France et de moins en moins avec la Suisse. Puis ce fut le départ du tourisme qui a favorisé ceux qui étaient bien placés et défavorisé les autres ; aussi mon père a repris ses activités comme ses ancêtres en travaillant ses lopins de terre. Les suisses, vu la crise et les machines agricoles nouvelles, n’engageaient presque plus les étrangers mis à part les gens de maison qui leurs étaient encore nécessaires.

Si bien que la vie devint très dure pour toute sa génération qui dut, avec des fortunes diverses chercher des postes dans les administrations : armée, douanes, etc. Cette crise qui dura de 1929 à 1939, a finalement débouché sur la guerre. Mais avant de vous détailler tout cela, je veux un peu vous décrire cette vie primitive que son père avait reprise et voulait que je fasse avec lui. D’abord tout se faisait à bras : labourages, semis, transports à dos d’hommes, même le fumier était porté avec des hottes qui n’avaient pas toujours des bretelles de cuir qui étaient un luxe, la plupart était faites en coudrier assoupli en les tordant l’une dans un sens et l’autre dans l’autre sens. Cela nous cisaillait les épaules… La terre étant labourée et sarclée avec des fossoirs tous les ans il fallait remonter cette terre du bas au haut du terrain afin de maintenir ce terrain en état. Ce mode de travail était encore récemment en vogue dans les vignes, partout où les tracteurs et autres machines ne pouvaient aller.

Les foins étaient portés à dos d’homme, attachées en grandes charges avec des cordes ; seuls quelques plus riches avaient un mulet ou un cheval ou même des bœufs, et si par hasard un travail s’avérait impossible à dos d’homme, on avait recours à ceux qui avaient des chevaux, mais cela coûtait très cher. Ces gens, pour la plupart, ne venaient que s’ils avaient besoin d’hommes et en contrepartie, ils exagéraient et demandaient beaucoup de journées de travail à ceux qui avaient recours à eux avec leurs bêtes. Aussi mon père et mon oncle qui étaient très courageux n’avaient-ils que peu recours à eux.

Dans nos maisons, il y avait souvent une brebis dont la laine, récoltée au printemps, après avoir été bien lavée était filée à la main par les grand-mères et les mamans pour faire les chaussettes des vestes ou des mitaines genre de gants avec seulement un pouce. Tout le monde faisait de la polyculture, du blé, des pommes de terre, seigle, raves, choux et choux-raves (ma terreur car sans gras ni beurre, bien sûr) du colza dont on faisait une huile avec un goût assez désagréable. Les chanvres étaient roussis et mis de côté, pour faire après la récolte de plusieurs années, des cordes, de la toile, tout cela était porté à Boëge pour les cordes, et à Sallanches pour la toile, ou il y avait une fabrique. Le blé était porté au moulin, et ensuite avec la farine, nous faisions le pain au four du village.

Je garde un vague souvenir de celui du chalet qui était en ruine que je me suis mis en tête de le remonter. L’hiver, mon père faisait des paniers, des hottes, et des ruches : celles-ci étaient faites en paille de seigle. Nous préparions également des bardeaux que nous appelions des tavaillons : mon père choisissait des bûches de 50cm de long, bien de fil, qu’il fendait à l’aide d’une hache spéciale, sur laquelle on cognait avec un maillet. Cela donnait de petites planches en droit fil d’environ 20mm d’épaisseur qui étaient lissées à l’aide d’une plane, et ensuite empaquetées par paquets de 50, et chaque année on recouvrait une partie du toit du chalet, ou aussi avec de pierres (lauzes) ou des bûchilles, dont je tâcherai de vous décrire comment cela se faisait.

Comme logement, ainsi que je vous le disais plus haut, nous n’avions qu’une seule pièce, et autre détail, l’étable était dans la maison. De la sorte nous bénéficions de la chaleur des bêtes, aussi hélas, de l’odeur et des mouches en été. J’ai vu encore en 1945 à Tignes en Maurienne des gens logeant dans l’étable dont seule une serpillière les séparait ; ils attachaient la queue des vaches afin de ne pas être aspergés par le purin.

Et même là-bas, faute de bois, on brûlait la bouse de vache sèche Tout cela se passait à peu près bien dans les bonnes années, quoique avec beaucoup de peines, mais las années pluvieuses en particulier, c’était la catastrophe si bien que les parents se retrouvèrent avec des dettes que mon frère et moi avons pu, par la suite, éponger. Mais dans certaines familles, pour pouvoir vivre il a fallu vendre des terres. Mon père parlait souvent de années de famine mais de mon temps le chemin de fer venant à Annemasse (depuis 1878-1880 je crois) le pays fut ravitaillé, moyennant argent bien-sûr, et il n’y eut plus de famines mais des dettes familiales.

La seule réjouissance à laquelle nous avions droit était la vogue, et encore si nous aviens bien vendu nos récoltes de champignons et petits fruits que nous portions aux coquetiers qui, eux, avec leur cheval portaient tout cela au marché de Genève. Nous n’étions plus obligés de faire comme nos parents qui portaient leur récolte à pied jusqu’à Genève, mais cela n’empêchait pas d’aller à pied jusqu’à Genève avec maman chez mon parrain où la pauvre allait faire de la couture, sans doute pour payer un peu tout ce que ce dernier avait fait pour nous dans nos mauvaises années. Mon oncle Victor, qui aimait aller aux foires, m’emmenait à la foire aux chevaux de Fillinges et toujours à pied, à celle de Boëge, Saint-Jeoire, Taninges et La Roche-sur-Foron, en tout 6 à 7 fêtes dans l’année.

J’ai aussi le souvenir des Noëls, ou je n’ai eu dans mes sabots qu’une seul fois quelques bonbons, une orange et une trique ! Je n’en ai bien sûr, jamais fait grief à mes parents car je sais qu’ils ne pouvaient pas et j’ignore les sacrifices qu’ils ont dû faire cette fois. Pensez à votre chance ! Je souhaite que vous compreniez ce bonheur et que tous les enfants du monde puissent être aussi heureux que vous.

Vous voyez donc combien la vie était dure, et pourtant il y avait entre tous un esprit d’entraide que l’on ne trouve que très rarement dans les temps actuels. Je me souviens que les anciens nous disaient : « allons les jeunes, il y à la veuve d’untel qui est seule, on s’organisait, et parfois même au clair de lune pour transporter du bois, du foin ou labourer pour elles. Le tout se terminait sans paiement bien sûr, mais selon les possibilités de ces personnes on avait droit à un bon casse-croûte arrosé parfois, chose rare d’un verre de vin ou de café. Le tout se terminait en chansons.

J’ai parlé des années de disette, que je n’ai pas connues mais dont mes parents avaient pâti. Il arrivait que certains riches propriétaires qui avaient des réserves (mais pas de cœur) acceptent de livrer un peu de farine à un père de famille nombreuse. Ils lui disaient : « d’accord on t’aide, mais ton terrain qui est attenant au mien, tu me le cèdes », et il était bien obligé d’accepter. On appelait ces gens-là des faiseurs de pauvres. Heureusement qu’il existait des gens plus généreux, la foi y était bien pour quelque chose !

Autre conséquence de ce temps, il mourrait beaucoup d’enfants en bas âge. Et encore dans ma jeunesse il y avait la tuberculose qui faisait des ravages énormes dans les villages. Par bonheur le temps des vaccins est arrivé. Par exemple, en 1920-1921 la grippe espagnole fit de grands ravages et, chez nous, il y avait parfois des maisons ou il y eut plusieurs morts à la fois. Pour ma part j’ai bien failli y succomber mais grâce au ciel et aux bons soins de mes parents, j’ai résisté.

Bénissez vous-aussi le ciel qui vous à donné de vrais parents soucieux de votre santé morale et matérielle. Je vous parle souvent de ces parents (c’est vrai) mais, si mon père était un illettré, il avait par contre un fond moral d’honnêteté et de sincérité formidable. Quand il avait dit un oui en patois scellé d’une poignée de mains, cela valait tous les écrits du monde et pour le situer au hasard de ces souvenirs, je vais rappeler ses petites maximes qui ne manquaient pas d’humour et se saveur lorsque l’on a un peu vécu vis à vis de l’avenir : « Ne pas s’embarrasser la conscience, car l’on reste plus longtemps couché que debout » ; vis à vis de l’honnêteté : « Qui vole un œuf, vole un bœuf » ; étant très jaloux de son indépendance et certainement têtu : « Celui qui fait un chien met la queue du coté qu’il veut » ; vis à vis de l’hérédité : « les chiens ne font pas des chats » ; vis à vis de la rapacité de certains possédants : « il pleut plus dans les grosses flaques que dans les petites » et il ajoutait presque toujours : « celui qui est maître de la poche la lèche » donc que les puissants se servent toujours largement ; et aussi « aux pauvres la besace » ou « bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée ».

Pour ma part j’ajoute que le chemin de l’honnêteté est parfois dur, car il est parsemé d’embûches, mais comme pour moi qui arrive à l’automne de la vie, je constate que nous en avons de la satisfaction. Aussi, croyez-moi, le meilleur moyen d’avoir des biens ou des satisfactions est de le mériter. Je me souviens aussi de certaines veillées, ou les anciens parlaient de revenants, de maisons hantées, mais toujours, chez nous du moins, cela se terminait par la prière en commun, ce qui remettait les esprits en place. Chose bien oubliée de nos jours, hélas !

Je continue de décrire la vie de ce temps passé : Il y avait en plus de ces gens pauvres qui parcouraient la campagne, des colporteurs, presque toujours des Italiens. Ils avaient une caisse, qu’ils portaient avec des bretelles, avec plein de petits tiroirs, où on trouvait toute une mercerie, c’est à dire du fil, des aiguilles, des peignes. Aussi, souvent, des vestes de travail, des pantalons, et même des draps, et de maison en maison ils vendaient leur pacotille.

Parmi ces italiens, il y avait aussi des maçons sui travaillaient chez les particuliers. Oh ils étaient nourris et même logés, et ils recevaient directement leur salaire. Il n’y avait guère que les collectivités locales pour faire des travaux importants, et par la suite, avec le développement du tourisme, quelques petits hôtels virent le jour. Avec mon père, lorsque nous avions quelques travaux à faire, et que nous avions besoin de planches, il fallait à bras descendre les billes à la scierie de Sous-Malan, et ensuite, toujours à dos d’homme, remonter ces planches à Juffly, et quand elles avaient un peu séché, les porter au chalet pour les réparations. Vous voyez les peines que cela représentait.

Comme petit métier d’hiver il y avait aussi des gens qui faisaient et paillaient des chaises, comme ils étaient nourris, ils ne demandaient qu’un petit salaire. Mon père savait pailler les chaises. Il y avait aussi des savetiers qui, avec de vieilles couvertures faisaient des pantoufles !, réparaient les chaussures, remontaient les sabots avec des bois neuf. C’était au maximum la vie en autarcie.

Dès les premiers beaux jours, mars-avril, nous montions au chalet ; ce n’était pas toujours agréable car, comme les murs étaient montés sans chaux ni ciment, les jours où la bise soufflait, la neige pénétrait jusqu’à l’intérieur et même sur nos lits. Cette remontée était justifiée pour nourrir les bêtes, car le foin était là-haut, et s’il n’y avait pas suffisamment de neige pour les descendre avec les luges, c’était très dur et les luges s’usaient très vite sur les cailloux

Et puis il y avait aussi quelques travaux à faire, dont le débardage du bois pour les scieurs qui achetaient les coupes communales et pour certains particuliers. Parfois j’allais avec eux, pour porter le casse-croûte, faire un feu et aussi monter dans un sapin pour installer une corde qui servait de guide à la pièce de bois afin qu’elle tombe dans la direction désirée. Comme le bois était parfois tout givré, i1 ne faisait pas bon là-haut. Il faut dire qu’à l’époque, on abattait les bois qu’à l’automne très tard l’hiver et le printemps très tôt, de façon à ce qu’il n’y ait pas de sève dans l’arbre. De la sorte ces bois mis en œuvre n’étaient jamais attaqués des vers. Maintenant, on coupe le bois sans discernement, à la belle saison, si bien qu’il faut les traiter, sinon ils tombent rapidement en poussière. Le secret des vieux chalets entièrement en bois non traités et qui sont debout depuis des siècles est là avec une bonne toiture protégeant de l’eau, un grand chapeau débordant, c’est tout bon, à condition que ce qui est dit plus haut soit respecté.

Vous allez peut-être trouver que je suis un peu long à décrire tout cela, mais je tiens à ce que vous compreniez que la vie est toujours un combat, que chaque génération a ses ennuis, ses angoisses et ses maladies. Le moyen-âge a connu la peste, le choléra la lèpre ; dans notre jeunesse, c’était la tuberculose, la guerre ; maintenant, c’est le cœur, le cancer, les conflits sociaux et armés par personnes interposées. C’était l’économie, la récupération sous toutes ses formes, maintenant c’est le désordre, le gaspillage. On avait le souci du bien commun, et c’est le chacun pour soi. Si bien que nous aurons perdu même le marché intérieur et c’est le triste résultat du chômage qui nous accable : comme dirait le bon La Fontaine, nous avons tué la poule aux œufs d’or !

Sur notre table, la viande était rare, quelques abats pour la saison des foins ; je n’ai connu le premier rôti qu’à ma première communion, l’hiver on tuait une ou deux chèvres que l’on mettait au saloir, les cochons c’était pour les plus riches. La chèvre était soit achetée aux foires d’automne, soit une des plus vieilles de notre élevage ; Si la chèvre faisait deux chevreaux, nous en mangions un à Pâques et s’il y avait une chevrette, nous la gardions pour rajeunir la race caprine. Ma mère vendait aussi les poules et les lapins, pour faire quelque argent.

Les gens portaient tout cela aux coquetiers qui allaient vendre ces différents produits aux marchés de Genève. Les chevaux étaient à l’honneur pour faire ces transports, de même que pour le transport des bois de chauffage qui se vendaient très bien à Genève. Il fallait voir ces attelages ! J’ai même connu les diligences qui desservaient la vallée de Boëge et les cafés qui étaient situés sur sa route étaient équipés pour ce que l’on appelait la débridée et où les voyageurs pouvaient se restaurer ainsi que leurs bêtes. Ils pouvaient ainsi donner l’avoine aux chevaux qui repartaient ainsi tout pimpants. Pour Samoëns, Sixt et Bonneville, il y avait un petit train à vapeur, à voie étroite et bien poussif surnommé le tacot.

Annemasse n’était qu’un petit bourg de 2 000 habitants vers 1914. Il me semble que le trajet en train Annemasse-Samoëns et retour il fallait presque la journée, entre le charbon à refaire, l’eau et les verres à boire dans les petits bistrots des gares. Par la suite ce train a été modernisé, et électrifié. Mais hélas !, lui aussi à succombé devant la sortie des cars qui desservent toutes ces vallées encore actuellement. Les noces se faisaient en cortèges avec chars à bancs et chevaux enrubannés et fleuris, les mariés et les invités lançaient des bonbons aux gamins qui n’en manquaient pas une, bien sûr !

Vers l’âge de 15-16 ans, je fis partie de la fanfare de Fillinges. Je me souviens d’une seule sortie, préparée de longue date avec ces chars fleuris, où nous nous embarquions pour Scientrier. Le dimanche matin, grand départ d’une quinzaine de chars en file indienne : le soleil, la musique, les chants et une réception quasiment royale, ce fut une très belle journée ; mais hélas, vers le soir un orage suivi d’une pluie diluvienne fit ressembler notre retour à la retraite de la Berezina.

Et encore, encore des souvenirs : nous faisions chaque année une journée pour les eaux et forêts et à ce moment-là nous avions droit à quelques souches et au ramassage du bois mort. Il y avait aussi une journée à faire pour l’entretien des chemins ; on payait aussi un impôt sur les portes et les fenêtres qui heureusement à été supprimé par la suite !

Mon père parlait longtemps à l’avance d’aller le jour de la foire, payer les « tailles » comme ils les appelaient et l’assurance incendie à la société « Les bons amis ». Des petits métiers à façon, maçons, menuisiers ne payaient pas d’impôts et j’avais 17 ans lorsqu’ils durent payer un écu (5 francs). Aussi ce jour-là s’étaient-ils promis de donner une raclée au percepteur mais celui-ci ayant eu vent de l’affaire vint avec des gendarmes à cheval et chacun dut donner ce fameux écu.

Puis arriva le temps des premières charrues : la Brabant qui faisait un sillon à l’aller et au retour était une merveille ; elles étaient tractées par plusieurs chevaux et surtout des bœufs. Puis, timidement arrivèrent les premiers tracteurs… Pour le battage du blé et autres céréales, le battage se faisait au fléau, dans la grange dont le sol était constitué de plateaux très épais assemblés avec des chevilles en général. Les gens se rendaient service pour ce genre de travaux : ils se groupaient, si bien que 3 fléaux frappaient alternativement en cadence ; un homme muni d’une fourche enlevait la paille et le grain entassé avec ses balles était entassé dans un coin. Le lendemain avec un van, espèce de grande aile en vannerie munies de deux poignées à bras, le père extirpait les balles pour avoir le grain net

Puis vint le tarare, une espèce de foudroyant équipé d’un tambour muni de dents et de contre-dents fixes. Ce tambour était mis en mouvement à l’aide de plusieurs roues dentées et de plusieurs manivelles qu’actionnaient en général 3 hommes, alors qu’un autre engrainait les javelles. Cela était très dur, et ces hommes appelaient cela, en patois, le tue-loup. Tout cela à été remplacé par des batteuses qu’actionnaient des locomobiles à vapeur chauffées très tôt le matin, qui sifflaient dès le jour venu pour appeler les hommes. Car tout le monde s’y mettait pour alimenter les machines, cela dans un nuage de poussière ; Puis vinrent les moteurs à essence, les tracteurs, et maintenant les moissonneuses-batteuses. Que cela parait loin dans le tonnerre des voitures et camions actuels. Que cela est loin le bruit des diligences à 7 chevaux dirigées par un cocher, un postillon, des calèches de certains grands messieurs, des marchands de chevaux se rendant à quelque foire ainsi que quelques docteurs.

Du fait de mon parrain Alexis, j’avais sur mes copains un certain avantage, je connaissais Genève, car beaucoup ne le connaissaient encore pas. Mon parrain me conviait en général à Noël, et alors j’avais droit aux vieux jouets de son fils. J’avais vu les bateaux sur le lac et avais fait la traversée en bateau mouette du quai des eaux-vives aux Pâquis. J’avais vu les allumeurs de réverbères, ces gens qui avaient l’air d’avoir un réel pouvoir pour éclairer les rues de la ville.

La génération de non frère à du partir, beaucoup dans les administrations, douanes, PLM, armée, enseignement etc. Quand aux filles, leurs mères, vu les peines qu’elles avaient eues ne voulaient absolument pas qu’elles épousent un agriculteur de montagne, d’ou la désertion des montagnes et ceux qui étaient restés au pays étaient presque tous célibataires sauf les plus riches. Mais pour ceux-ci aussi le tour est venu, même en plaine c’est le début de la désertion des campagnes.

Quant à ma génération, vu la crise d’alors, tout était fermé y compris les administrations, il ne restait que les colonies, l’armée, ou les grandes villes, ou les métiers. Ce fut mon cas avec des fortunes diverses ; beaucoup n’ont pas réussi, d’autres sont morts, quelques uns, dont je suis, peuvent encore vous en parler.

Voila donc en vrac notre vie d’enfants, presque pareille au temps des romains ; j’ai vécu comme la fin d’un monde.

Ces quelques feuilles sur notre époque sont dédiées à nos enfants et petits-enfants « Famille Fauraz ».

Janvier 1985